Posterous theme by Cory Watilo

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Morale et justice sont deux choses différentes

Sous le coup de l’émotion, nombreux sont ceux qui ont clamé la fin prochaine de la procédure et l’amorce de la réhabilitation d’un homme qui a été exposé à une condamnation morale planétaire avant même d’avoir pu s’expliquer.
S’il est incontestable que DSK vient de remporter une première victoire, si personne ne peut être insensible au sourire retrouvé d’un homme sortant du tribunal, il serait indécent d’en tirer des conclusions définitives ou d’imaginer que le présent efface tout ce qui a été révélé ou supposé jusqu’ici. A ce stade, les accusations sont maintenues et la procédure suit son cours. Des interrogations sur les faits et la personnalité de l’inculpé subsistent. Saura-t-on, un jour, la vérité? Nul ne peut le prétendre, en dépit de fuites qui amplifient ou troublent les convictions de chacun.
La justice américaine, dont certains ont pu déplorer la rigueur et la célérité, vient de démontrer, une fois de plus, qu’elle respecte ses principes. Le droit nous rappelle une autre vérité: morale et justice sont deux choses différentes que l’émotion collective confond trop souvent.

Pierre Veya | Le Temps

Juste un mot sur l'affaire Dominique Strauss-Kahn

Nicolas Truong : Juste un mot sur l'affaire Dominique Strauss-Kahn. S'agit-il d'une simple affaire de mœurs ou bien du symptôme d'un malaise plus important?

Peter Sloterdijk : Indéniablement, il s'agit d'une affaire planétaire qui dépasse le simple fait divers. Dominique Strauss-Kahn est peut-être innocent. Mais cette histoire révèle que le pouvoir exorbitant détenu par un individu peut créer une sorte de religion des puissants que je qualifierais de panthéisme sexuel. Nous croyions en avoir terminé avec les rois soleil. Mais, curieusement, le XXIe siècle multiplie par dix mille ces hommes de pouvoir qui s'imaginent que tous les objets de leur désir peuvent être pénétrés par leur rayonnement.

Slavoj Zizek : Le seul aspect intéressant de l'affaire DSK, c'est la rumeur selon laquelle ses amis auraient approché la famille de la victime supposée en Guinée, offrant une somme exorbitante d'argent si Nafissatou Diallo retirait sa plainte. Si cela est vrai, quel dilemme ! Faut-il choisir la dignité ou l'argent qui peut sauver la vie d'une famille, en lui donnant la possibilité de vivre dans la prospérité ? C'est cela, qui résumerait la véritable perversion morale de notre temps.

L'hypocrisie française

C'est un fait difficilement contestable : en considérant le comportement privé de la classe politique comme hors sujet, même lorsqu'il jette une ombre évidente sur la personnalité de l'élu ou du ministre, la presse ne fait pas son travail. Déjà soupçonnés de collusion avec les élites, les journalistes font aujourd'hui figure d'accusés, coresponsables d'une omerta que découvre le grand public.
Il ne s'agit pas d'absoudre les médias. Les remous causés par l'affaire DSK ont au moins le mérite de provoquer des débats dans les rédactions, y compris celle du Monde. Mais les journalistes sont l'émanation d'une société, de même que la législation qui encadre leur travail en protégeant la vie privée est l'émanation des élus. Si la presse française n'a pas de tradition d'investigation à l'anglo-saxonne, si, contrairement à de nombreux pays européens, nous n'avons pas de quotidiens sensationnalistes tabloïds, si les médias sont généralement respectueux de l'autorité et de la séparation vie privée-vie publique, c'est aussi parce que cela reflète une culture largement partagée en France.
La presse française est plus volontiers une presse d'opinion qu'une presse d'investigation. L'expression "journalisme d'investigation" désigne davantage le travail mené auprès des enquêteurs, policiers, avocats ou magistrats, chargés des gros dossiers judiciaires, que l'enquête de terrain brute, profonde et fastidieuse. Fastidieuse, car la France est aussi un des pays démocratiques où l'Etat et les centres de pouvoir, notamment économiques, se protègent le mieux contre la transparence.
Nous avons une loi interdisant l'atteinte à la vie privée, mais nous n'avons pas de loi sur la liberté de l'information sur le modèle de celle qui, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, force l'administration à s'ouvrir. Lorsqu'il y a évolution en la matière, c'est sous l'effet de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme. Les fameux "communicants", officines de contrôle de l'image des hommes politiques et des PDG, ont acquis en France un pouvoir inégalé dans les pays occidentaux, court-circuitant les classiques directions de la communication. Ils ont créé des règles du jeu toujours plus restrictives et les journalistes s'y sont pliés.
L'affaire Woerth a montré les limites de l'investigation journalistique : la proximité de l'ancien ministre du budget et de sa femme avec la famille Bettencourt a ouvert un opportun débat sur les conflits d'intérêts. Là, la presse a fait son travail, mais la classe politique n'a pas pris le relais - et pour cause. Indignation dans l'opinion, création poussive d'une commission par l'Elysée. Et puis ? Plus rien. On ne peut à la fois exiger de la presse qu'elle pourfende l'opacité et trouver normal que des barrières sans cesse plus hautes soient opposées à son travail.
L'hypocrisie française, c'est aussi une façon de ridiculiser l'intégrisme américain sur les relations hommes-femmes, l'égalitarisme forcené, les procédures mises en place pour décourager le harcèlement sexuel, puis de se scandaliser que l'on ait passé sous silence les mauvaises habitudes de nos hommes de pouvoir. Pourquoi Tristane Banon n'a-t-elle pas porté plainte après sa violente rencontre avec DSK, en 2002 ? Parce qu'elle ne voulait pas être "la fille qui a eu un problème avec un homme politique ". Le message est clair : notre société réprouve ceux - et surtout celles - qui détruisent l'image des hommes de pouvoir.

Sylvie Kauffmann
, directrice éditoriale du quotidien Le Monde

L'indulgence coupable des élites françaises

Depuis que, le 14 mai, Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New York pour agression sexuelle, les politiques français ne cessent de se dire horrifiés par la "violence" du traitement infligé à l'accusé par la justice américaine. Ce doit être un choc pour eux : le spectacle d'une importante personnalité politique française traitée comme un criminel ordinaire est à peu près aussi rare qu’une photo de la reine d'Angleterre en bikini. Mais ils n'expriment pas seulement leur inquiétude pour un collègue estimé. Beaucoup pensent aussi : "Grâce à Dieu (ou plutôt grâce au fait que je réside en France et non aux Etats-Unis), ce n'est pas tombé sur moi."
La France est persuadée qu'elle a fait la révolution, alors qu’elle s’est juste donnée une nouvelle élite, encore plus puissante. Ses membres se croient si indispensables à la bonne marche du pays qu'essayer de faire tomber l'un d'eux équivaut à menacer d'abattre un cheval de compétition parce qu'il a goûté à votre pelouse. Vous êtes censé vous taire, et le laisser brouter. C'est pourquoi la classe dirigeante française voit M. Strauss-Kahn en victime, plutôt que la femme de chambre traumatisée qui, selon la police, a été agressée.
A Paris, jamais une telle affaire n'aurait été portée à la connaissance du public. On aurait placidement demandé à la femme si elle pensait que cela valait la peine de risquer de perdre son travail et son permis de résidence. On lui aurait rappelé que ce serait sa parole contre celle de l'accusé et, franchement, qui pensait-elle que les gens croiraient ? Le personnage célèbre et brillant avec des amis haut placés, ou une moins que rien ?
Les politiques français sont réputés être des séducteurs en série et, en règle générale, personne ne les ennuie avec ça. L'idée que, chez l'homme politique, l'efficacité dans le travail va de pair avec une tendance à coucher avec autant de monde que possible, est très répandue. Et peut-être que c’est vrai : les Français, avec leur régime alimentaire équilibré, ont beaucoup d'énergie. Le danger, toutefois, est que leur réputation de chauds lapins* ne puisse leur donner un sentiment d'impunité. Entre penser que, parce que vous êtes célèbre et puissant, tout le monde va succomber à vos charmes, et croire que ceux qui vous résistent sont déraisonnables, il ne doit y avoir qu'un pas très facile à franchir. Selon cette logique, forcer une personne non consentante à avoir un rapport sexuel ne fait que la soumettre à l'inévitable. Tout cela est très Louis XIV.
De l'impunité sexuelle à l'impunité judiciaire, il n'y a également qu'un pas. En 2004, Alain Juppé, un ancien Premier ministre, a été reconnu coupable de corruption. Il a été condamné à 18 mois de prison avec sursis et 10 ans d'inéligibilité parce que, dans les mots du juge, il avait "trahi la confiance du peuple français". Mais il a fait appel et il est aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, représentant de la France sur la scène mondiale. Jacques Chirac, impliqué dans le même scandale, il a bénéficié de l'immunité présidentielle jusqu'en 2007. Toutes les tentatives faites depuis pour l'amener devant la justice ont échoué, au point que l'affaire est aujourd'hui un inépuisable sujet de plaisanterie.
Le parallèle le plus éloquent avec l'affaire Strauss-Kahn est le cas Polanski. Malgré ses talents de cinéaste, il avait fui les Etats-Unis en 1978 pour se réfugier en France et échapper à une condamnation pour détournement de mineure (il avait eu des relations sexuelles avec une adolescente de 13 ans). Lorsqu'il a été arrêté en Suisse en 2009, à la demande des autorités américaines, tout l'establishment culturel français était monté au créneau pour prendre sa défense. A la cérémonie des Césars de cette année (l'équivalent français des Oscars), Polanski a été récompensé pour The Ghost Writer. Selon Le Monde, le quotidien français le plus respecté, ce film marquait "son retour dans la famille après ses ennuis judiciaires". On aurait dit qu'il avait eu une contravention pour excès de vitesse.
Au vu de tout cela, je suis convaincu que même si Dominique Strauss-Kahn est reconnu coupable et va en prison, il rentrera un jour en France, publiera son autobiographie (qui, bien entendu, sera portée à l'écran par Polanski) et finira par devenir ministre. Peut-être en charge de la condition féminine ?

*En français dans le texte

Stephen Clarke | The New York Times | 19.05.2011

Ce que l’affaire DSK nous fait

Si l’affaire Strauss-Kahn mobilise les médias et enflamme les conversations depuis bientôt une semaine, si elle a fait surgir les suppositions les plus raisonnables et les plus délirantes, si elle a provoqué des disputes et des réconciliations à propos de la bassesse ou de la dignité, ce n’est pas seulement parce que le spectacle tient grâce à des rebondissements quotidiens. C’est que chacun se retrouve face à soi-même, avec ce qu’il possède d’imagination.
Certains ne voient que le caractère fatal de l’accident. D’autres l’illustration de la fragilité humaine. D’autres encore le penchant pour les excès que seuls l’effort et la discipline sont capables d’endiguer. D’autres enfin la figure du passage à l’acte qu’une fraction de seconde de faiblesse peut toujours provoquer. A moins que ce ne soit le calvaire de l’innocent outragé par la justice, ou celui de la victime outragée par un violeur.
Tout le monde se demande: qu’aurais-je fait si j’étais lui, que ferais-je si j’étais elle? Pendant ce temps, l’armée des commentateurs et des justiciers, dont tout le monde fait également partie, s’entend pour condamner quelqu’un, pas le même: comploteurs, juges, avocats, journalistes coupables de n’avoir rien dit ou rien prévu, mâles en rut et politiciens, surtout les deux à la fois.
Il suffit de s’arracher au charivari des rebondissements et des opinions tranchées pour entendre en soi-même des pensées et des sentiments qui disent tout et son contraire. L’affaire Strauss-Kahn est une boîte noire. L’information sur cette affaire est une boîte noire. Les débats où les contradicteurs s’écharpent au nom de la vérité sont des boîtes noires. Mais l’essentiel est que notre esprit est une boîte noire.
Les événements se succèdent depuis une semaine, mais l’événement lui-même reste à l’état de présomption. Pour l’instant, malgré l’avalanche des mots, des images, malgré la frénésie de dégoût qui n’empêche pas la curiosité, on ne sait rien de ce qui s’est vraiment passé; on ne le saura peut-être jamais.
La seule chose qu’on peut savoir, c’est ce que l’affaire nous fait.

Laurent Wolf | Le Temps | 21 mai 2011

La petite mort de Dominique Strauss-Kahn

Un dire du Prophète - probablement apocryphe, mais qu’importe - énonce cette mise en garde : "Un homme ne peut se retrouver seul avec une femme sans que le diable soit le troisième." C’est ce qui semble s'être passé entre le directeur général du FMI et une jeune femme de service dans une suite de l’hôtel Sofitel à New York. De nouveau, le démon de midi semble avoir saisi Dominique Strauss-Kahn, frère jumeau du lapin vibrionnant de la pub pour piles Duracell et sex-addict selon la rumeur récurrente du microcosme parisien. Cette ultime pulsion peut lui être fatale dans la mesure où il risque une peine de prison pouvant aller jusqu’à vingt-cinq ans.

Mais quelle que soit l’issue juridique de cette affaire américaine, à côté de laquelle le scandale Monica Lewinsky apparaît comme un innocent caprice de collégiens acnéiques, la réputation de DSK et son image sont d’ores et déjà cramées. Sans préjuger d’un éventuel licenciement du FMI, le mal est déjà fait. La messe politique semble dite pour l’avenir présidentiel du favori des sondages comparatifs qui le donnent gagnant à tous les coups en 2012 face à Nicolas Sarkozy. Le malheur new-yorkais de DSK fait surtout le bonheur contenu de François Hollande, candidat à la primaire socialiste qui, à la vitesse pépère d’une tortue au long cours, marquait encore des points avant même l’épisode des feux de l’amour dans la suite du Sofitel new-yorkais. En tout cas, les déboires extraconjugaux du mari de la belle Anne Sinclair rebattent les cartes de la présidentielle. Et pour commencer au PS, où la primaire d’octobre prochain pourrait opposer François Hollande à la première secrétaire Martine Aubry, candidate par défaut. Sauf si Ségolène Royal, l’ancienne compagne de François Hollande, dont la courbe de popularité auprès des sympathisants socialistes n’est pas avantageuse, parvenait à démentir les sondeurs et se placer dans la course.

Au-delà des conséquences sur les orientations futures du FMI et sur la scène politique française, le comportement sexuel compulsif de DSK est le énième avatar licencieux des liaisons sulfureuses entre politique et libido en France. Au pays des Gaulois, pouvoir politique et aventures galantes ont toujours fait bon ménage. Et, contrairement aux anges, les hommes politiques français ont un sexe, et ils ne pensent pas qu’aux élections. Dans la douce France, quand la politique déboule, la gaudriole n’est jamais loin. Bien souvent, sous le chapiteau du grand sexus politicus français, les Maintenon et les Pompadour, dames de bonne ou de mauvaise compagnie - c’est selon le bout par lequel on considère la question -, ont régné sur la cour, le cœur et les affaires des monarques de droit divin ou bénis par l’onction du suffrage universel. Depuis le Roi-Soleil, les relations gomorrhéennes, saphiques ou hétérosexuelles dans le lit caché de la politique sont un secret de Polichinelle. Au pays de Marianne, le pouvoir, comme le disait Henry Kissinger, est le plus puissant des aphrodisiaques. A l’aide duquel les locataires du palais présidentiel se sont enivrés pour chasser la biche et traquer le faon. Gaudriole et gauloiseries se marient harmonieusement dans une France où la chair semble plus faible qu’ailleurs. C’est en France et nulle part ailleurs que les chefs d’Etat meurent d’épectase. Le plus célèbre de ces bienheureux est bien sûr le président Félix Faure, mort en 1899 des suites d’une explosion cosmique en son bureau de l’Elysée. Depuis, on parle de "la belle mort de Félix Faure", dont une bouche de métro parisien porte le nom, pour rappeller que la félicité peut tuer.

Sous les troisième, quatrième et cinquième républiques, à l’exception de l’austère général de Gaulle et du prude Lionel Jospin, peu d’hommes politiques auront été fidèles à leurs compagnes légitimes. Avec, notamment, François Mitterrand, orfèvre en la matière, Giscard d’Estaing, qui regardait la France au fond des yeux mais pas seulement, Jacques Chirac, qui était fidèle à toutes les femmes qu’il aimait, et Nicolas Sarkozy, qui les aime tout autant mais moins que Cécilia et que Carla Bruni, la liste des conquêtes des monarques présidentiels est un Bottin des amours à peine cachés. Mais aucun de ces adeptes de la passion dans le secret des alcôves ne se s’est fait prendre la main au corsage, surtout pas de manière piteuse, comme un vulgaire serial lover, sous les lambris d’une suite hôtelière, succombant ainsi au pouvoir érotique du tablier de la soubrette new-yorkaise.

Noureddine Khelassi | La Tribune