Posterous theme by Cory Watilo

La « tragédie  » DSK

Ainsi lorsqu’un ancien garde des Sceaux de François Mitterrand, ami personnel de l’accusé (Robert Badinter, ndlr), veut nous émouvoir sur la « tragédie » que vivrait DSK, en donnant l’image d’un homme la veille si puissant, si important, si respecté, qui est brutalement « détruit », il laisse supposer qu’il y aurait moins de raison de s’émouvoir de la situation de ceux qui, arrêtés dans les mêmes conditions, chutent cependant de moins haut. Lorsqu’on vit déjà au bas de la société, dans l’indignité sociale, économique et culturelle permanente, l’arrestation ne serait pas aussi violente et il n’y aurait, dans ce cas, presque pas de chute.
« Bouleversé et indigné », l’ancien ministre de la Justice promu au rang de « sage » unanimement respecté ne l’est que pour les puissants. Indignation socialement sélective. Et lorsqu’il traite de « plaisanterie » le fait que l’on puisse affirmer que «  la justice est égale pour tous », ce n’est pas pour rappeler que le système judiciaire est souvent plus dur, impitoyable et insouciant des effets produits lorsqu’il traite des plus faibles.
Bien au contraire, l’injustice serait faite au puissant parce que « le monde entier le connaît  » : « En vérité, quand DSK est assis au milieu des autres, il est ravalé délibérément au rang du minable dealer.  » Le dealer, lui, est forcément « minable » et vous ne pouvez tout de même pas comparer un minable à un homme « promis aux plus hautes destinées ». Quand à la femme de ménage, la « présumée victime », elle n’a évidemment pas le droit au même traitement. Et de « tragédie », il n’est aucunement question à son sujet.
Le même mépris de classe s’exprime encore lorsqu’un philosophe médiatique (Bernard- Henri Lévy, ndlr) lance que DSK n’est pas le « quidam absolu » et qu’« on sait bien que tout le monde n’est pas pareil » parce que l’opinion publique ne traitera pas de la même façon un homme aussi célèbre que DSK et un anonyme : « Bien sûr que la démocratie dit qu’il faut traiter tout le monde de la même façon, mais tout le monde n’est pas tout le monde. Le président du FMI, l’homme qui était au bord d’être candidat à la présidence de la République française menotté, il est évident que ça n’est pas le quidam absolu.  »
Tout le monde n’est pas tout le monde : le rappeler pour critiquer les images et la traque médiatique d’un puissant, mais vite l’oublier à propos des moyens financiers dont dispose DSK pour être libéré sur caution, préparer sa défense à l’extérieur de la prison dans un appartement luxueux et payer les services d’avocats auxquels le « quidam absolu » ne pourra jamais faire appel pour faire valoir ses droits.

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’ENS de Lyon et directeur du Groupe de recherche sur la socialisation au CNRS