Posterous theme by Cory Watilo

Un nouveau monde émerge

Un nouveau monde émerge, et la Chine décolle. Il y a longtemps que l’Allemagne a pris la mesure de ce rattrapage : Pékin est en passe de devenir son premier partenaire commercial devant la France… Celle-ci tente péniblement de ramasser les miettes du marché chinois, ce qui n’empêche pas son déficit commercial de se creuser. François Hollande, qui ne connaît pas encore l’empire du Milieu, rêve là aussi d’une relation plus “équilibrée” entre Paris et Pékin. Au lendemain de son élection, la Chine s’est dite “prête à travailler avec la France”. Valeur du yuan, droits de l’homme, ouverture des marchés, levée de l’embargo sur la vente d’armes : les sujets qui fâchent ne manquent pas. Mais avant d’entamer un bras de fer avec Pékin le nouveau chef de l’Etat devrait se rappeler ce qui arriva à lord Macartney en 1793. Dépêché en Chine par le roi d’Angleterre pour ouvrir de nouveaux ports de commerce, l’ambassadeur britannique refusa de se prosterner neuf fois devant l’empereur Qianlong, selon le rite traditionnel. Le “fils du ciel” en prit ombrage, expliquant à l’envoyé de George III que la Chine était en possession de tout ce dont elle avait besoin. De là est né un grand malentendu entre l’Orient et l’Occident. Malentendu qui dure encore.

Eric Chol | Courrier international

Les livres et les lire

Par François Weyergans de l’Académie française

Autant être brutal tout de suite : il y a trop de Salons du livre, il n’y a pas de Salons de la littérature. Autant être désespéré : dans le vieux combat entre l’art et l’argent, l’argent gagne, mais rira bien qui rira le dernier… Autant être suicidaire : l’intelligence apparue il y a longtemps est aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Autant être optimiste : je voudrais tant que les phrases précédentes soient fausses et me dire que je n’aurais pas dû les écrire !

Mesdames et Messieurs, je vous écris d’une chambre d’hôtel à Genève. J’improvise un numéro de clown. Je porte mon habit d’académicien, superbement conçu par agnès b. J’entre sur la piste avec des livres en équilibre sur ma tête. Je dis : «Pardon de ne pas avoir d’iPad, c’est trop plat, je préfère le relief, ah ah ah.» Personne ne rit. Sur ma tête, il y a Stendhal en Folio, Montesquieu en Garnier-Flammarion, Proust en Bouquins, pourvu que ça tienne, je les ai collés. J’adore les clowns, qui ne les adore pas ? J’ai acheté une photo de Grock dédicacée «Sans blague ?» J’aurais voulu être clown – raté : je suis écrivain, ce qui n’est pas mal non plus, croyez-moi.

Je débarque à Genève, longtemps après le plus grand des romanciers, Dostoïevski. Il écrivait L’Idiot, il attendait de l’argent, sa femme porta son costume au mont-de-piété pour acheter du lait pour leur enfant, il ne pouvait plus sortir parce qu’il n’avait plus de quoi s’habiller. Il écrivait L’Idiot, je le rappelle. L’Idiot, pas un de ces livres qu’on vous dédicacera volontiers au Salon du livre de Genève.

Les dictionnaires nous apprennent qu’un salon, quand il ne s’agit pas de ceux commentés par Diderot ou Baudelaire, est une exposition annuelle où l’on présente de nouveaux modèles. Le Salon de l’automobile existe depuis 1898. Les nouveaux modèles, dans les Salons du livre, sont les écrivains ayant publié dans l’année. Leurs éditeurs les convoquent par roulement. Venez signer, on vendra un peu. Et le public est là, qui regarde les auteurs comme s’il s’agissait d’une exposition canine.

Le Salons du livre de Genève est en plein boum ce week-end, j’imagine. On me dit que c’est loin, près de l’aéroport, je n’ai pas le temps d’y aller, je vis au rythme du temps que j’appelle aujourd’hui Le Temps…

Dans les Salon du livre, ce qu’on trouve de mieux, ce sont les catalogues. Il faut en ramasser le plus possible. On peut en rapporter chez soi des kilos. C’est une source de plaisir. Il vaut mieux rêver sur des titres qu’être déçu par les ouvrages. En lisant des catalogues, on en apprend de belles.

Je suis en train d’essayer de dire quoi ? Que lire est une joie, qu’il faudrait chercher d’autres façons que des Salons trop commerciaux pour faire comprendre à ceux qui se privent du plaisir de lire qu’ils passent vraiment à côté de quelque chose. Puisse la nouvelle patronne du Salon du livre de Genève, Miss Falconnier et sa mallarméenne chevelure, mon amie (elle déposa une très bonne bouteille de vin pour moi chez le concierge du Lausanne Palace quand j’y habitais), comprendre qu’il faut faire autre chose ou laisser tomber.

Les centaines de Salons du livre ici et là m’ennuient, mais il n’y a rien de mieux que lire.


Editorial du samedi 28 avril 2012 | Le Temps © 2012